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Brèves d'info

« À La Barben, la protection du patrimoine ne peut se satisfaire du fait accompli »

Ancienne propriétaire du château de La Barben (Bouches-du-Rhône), Ghislaine Pillivuyt conteste le récit d’un monument « à l’abandon » avant sa vente, en 2019, et rappelle qu’un parc de loisirs y fonctionne depuis 2021 sans permis d’aménager, alors que la cour d’appel doit rendre sa décision le 23 septembre 2026.


Il est des silences qui finissent par valoir approbation. En lisant, le 26 mai, la dépêche de l’Agence France-Presse reprise par Nice-Matin sur « ce château millénaire transformé en parc d’attractions », puis l’entretien accordé à La Provence le 10 avril, j’ai compris que je ne pouvais plus me taire. Ce que l’on raconte aujourd’hui du château de La Barben n’est pas seulement inexact : c’est l’inversion méthodique d’une histoire.

Le récit tient en une phrase, reprise de tribune en plateau : avant décembre 2019, le château n’était qu’« un amas de vieilles pierres » dans lequel « il pleuvait », selon les mots de Jean-Marc Vincenti, ancien directeur interdiocésain de l’enseignement catholique d’Aix, Digne et Gap. Nous avons pourtant accueilli des milliers d’élèves, dont beaucoup venaient précisément d’établissements privés. Faut-il croire qu’on les envoyait visiter une ruine détrempée ?

Ce vocabulaire, du reste, ne cesse de bouger. En novembre 2024, dans Libération, l’acquéreur, Vianney d’Alançon, évoquait un château qui « part en ruine, déborde de points de fuite et de tours qui tombent ». Le dépliant publicitaire diffusé dans Valeurs actuelles le 31 décembre 2020, puis la revue des Vieilles Maisons françaises de mai 2021, faisaient état de « 160 ou 150 fenêtres à changer ». À l’audience de février 2026, ces fenêtres étaient devenues 140. Il y en a 98. Quant aux « 50 points de fuite », répétés jusque devant le tribunal – au point que le juge a demandé des explications -, ils étaient passés à 51 dans Le Monde du 14 mars 2026 ; un chiffre impair, paraît-il, se retient mieux.

La vérité est plus simple. Le château recevait, selon les années, entre 30 000 et 40 000 visiteurs. Trois formules de visite coexistaient : une visite classique avec guides costumés ; une visite dite « gourmande », sur une demi-journée, de l’intérieur comme de l’extérieur, commentée par Alexandre Mahue, docteur en histoire de l’art ; une visite médiévale dans les galeries souterraines – devenues depuis « port de Marseille » et « salle du trône de Siam » -, animée par Marc Dagand, spécialiste des Templiers. L’été, on visitait à la bougie. S’y ajoutaient une grande fête médiévale, « le Beaucéant », qui réunissait des compagnies venues de toute l’Europe, une fête des « loupiots » dans l’ancien potager, des soirées d’Halloween rassemblant des milliers de participants, une chasse aux œufs, un escape game – au succès immédiat -, cinq chambres d’hôtes, des mariages, des séminaires.

M. Vincenti affirme que « l’essentiel est de faire vivre le château ». Le château vivait. Il n’était ni « dans le formol », selon la formule employée à l’audience de novembre 2023, ni « la Belle au bois dormant ». À l’audience de février 2026, l’avocat de Rocher Mistral a pourtant soutenu que « le château était fermé ».

Cette insistance sur un château « fermé » n’a rien d’anodin : elle sert un objectif précis, qui n’est pas nouveau. Dès 2016, avant même La Barben, Vianney d’Alançon expliquait avoir « acquis des réflexes » en rachetant la forteresse de Saint-Vidal (Haute-Loire) – dont l’ancien propriétaire, selon le président de l’association locale, avait pourtant « toujours tenu son bien dans le meilleur état ». Deux mois seulement après l’achat de La Barben, en février 2020, la présidente du Département rêvait déjà publiquement d’y installer « un Puy du Fou provençal ». Qu’on l’assume ou qu’on le démente aujourd’hui, l’ambition, elle, ne date pas d’hier.

Cette insistance n’est pas gratuite non plus. La commune était soumise au règlement national d’urbanisme, qui interdisait toute constructibilité hors des parties urbanisées. Pour s’en affranchir, il fallait faire entrer le site dans les exceptions prévues par le code de l’urbanisme : le château, rouvert grâce à la société, serait utile à la culture de la population et constituerait dès lors un « équipement collectif ». Les terrains redevenaient constructibles. Cette lecture a été contestée par le maire, par France Nature Environnement lors du procès en appel, et par la Mission régionale d’autorité environnementale, qui écrivait dès le 3 février 2023 ne pas percevoir « en quoi le projet est nécessaire à l’exploitation agricole ou à des équipements collectifs ». Le mot « fermé » n’est pas une appréciation historique : c’est un argument d’urbanisme.

En avril 2019, mon mari avait transmis à l’acquéreur l’ensemble des pièces permettant de comprendre le domaine dans sa complexité : étude d’urbaniste, étude archéologique, contraintes environnementales, état des lieux dressé par un architecte du patrimoine avec le concours de la direction régionale des affaires culturelles. Le 23 mai 2019, celui-ci nous écrivait avoir « pu voir l’investissement de votre famille pour le patrimoine et sa sauvegarde. »

Un an plus tard, dès la conférence de presse de juin 2020, le discours avait changé. Il s’en est pris d’abord à mon père, qui avait acheté le château en 1963, y avait mené d’importants travaux et fait des découvertes, et l’avait ouvert au public en 1965 – celui-là même à qui le conservateur des Archives départementales, Édouard Baratier, écrivait en juin 1965 que les membres de sa société avaient été « émerveillés des transformations que vous avez apportées avec tant de goût à la Barben », et à qui le ministère des affaires culturelles écrivait en mai 1969 que « la situation de votre château, son architecture présentent un intérêt tout particulier ». C’est lui qui fit classer le monument, le 21 décembre 1984 – non, comme il a été soutenu à l’audience de février 2026, « pour avoir des subventions ».

Puis ce fut mon tour. J’ai déposé plusieurs mains courantes. J’ai été poursuivie en dénonciation calomnieuse pour avoir dit la vérité sur la protection des chauves-souris. L’architecte des Bâtiments de France, M. Gillet, a été attaqué pour avoir écrit que ce parc d’attractions « n’a jamais été autorisé par les autorités compétentes ». Le maire de La Barben a été menacé de mort ; il s’agissait, selon les mots rapportés à la justice par l’ancien directeur de la communication de la société, de « l’enterrer politiquement ». Un professeur d’histoire a été mis en cause, ses collègues historiens accusés d’un « délit de sale gueule politique ».

Le cœur du dossier tient pourtant en un point de droit que nul ne conteste sérieusement. Des travaux de toiture et de terrasses ont bien été autorisés en septembre 2020, puis d’autres sur les écuries. Mais dès l’hiver 2021, le château et son site ont été transformés en parc d’attractions sans la moindre autorisation. La DRAC, l’architecte des Bâtiments de France, la direction départementale des territoires et de la mer, le maire, France Nature Environnement ont dressé procès-verbaux et déposé plaintes, certaines dès le 3 mai 2021. Rien n’a arrêté le chantier.

À l’audience correctionnelle de novembre 2023, la procureure a lu la lettre du directeur de la DDTM : « Lorsque le responsable d’un projet aussi important et bénéficiant d’une telle publicité assume publiquement et à de multiples reprises le fait de s’affranchir de toutes procédures, le message est désastreux (…). L’enjeu, c’est aussi de ne pas laisser croire à une impunité en la matière. » Le tribunal a condamné la société et son dirigeant en février 2024 à remettre une partie du site en état. La société a fait appel ; l’audience s’est tenue en février 2026, la décision est en délibéré au 23 septembre.

Depuis le 1er juillet 2021, jour d’une inauguration en grande pompe à laquelle le maire refusa de se rendre – « je ne pouvais cautionner un parc ouvert sans autorisation » -, le parc fonctionne sans permis d’aménager. Les articles R. 443-6 et R. 443-8 du code de l’urbanisme sont sans ambiguïté : un parc de loisirs ne peut ouvrir au public qu’après obtention du permis et achèvement des travaux. Cette procédure garantit précisément que tout a été examiné : urbanisme, environnement, patrimoine et archéologie, sécurité des établissements recevant du public, exigences sanitaires, loi sur l’eau, espèces protégées. Le 11 mai 2026, le maire m’écrivait encore : « À ce jour, aucun permis d’aménager n’a été déposé. » La sixième saison avait ouvert le 11 avril.

Cette obstination n’a pas empêché les soutiens. Le 11 février 2025, La Marseillaise révélait la note adressée au préfet par le sous-préfet et le nouveau directeur de la DRAC, énumérant les priorités de l’exploitant : obtenir un permis d’aménager, une dérogation à l’inconstructibilité pour le parking, une dérogation espèces protégées, la régularisation des travaux illégaux. Le 6 novembre 2025, le préfet écrivait à la société qu’elle avait « déjà bénéficié d’un régime de faveur ». Le 9 juillet 2025, interpellée à l’Assemblée nationale par la députée Sophie Taillé-Polian sur « cette politique du fait accompli », la ministre Amélie de Montchalin répondait : « L’État ne transigera pas (…), nous ne voulons pas régulariser évidemment les travaux faits sans autorisation. »

Comment, dans ces conditions, entendre qu’« aujourd’hui le gros de ces sujets est derrière nous et est rentré dans l’ordre », ou que « 99,5 % des infractions ont depuis été réglées », alors que la cour d’appel n’a pas statué ? Les deux formules ont en commun ce mot, « aujourd’hui », qui congédie l’instruction en cours.

Je ne parle pas ici pour un patrimoine perdu : je l’ai vendu. Je parle parce que le silence finit par tenir lieu de renoncement, lorsque l’histoire d’un monument, le travail de plusieurs générations et l’action des administrations, des associations et des services de l’État sont présentés d’une manière qui ne correspond pas à la réalité. La protection du patrimoine exige le respect de l’Histoire, de la vérité et de l’État de droit. C’est au nom de ces trois principes, et d’eux seuls, que j’ai choisi de m’exprimer.

Ghislaine Pillivuyt
Ancienne propriétaire du château de La Barben
Diplômée de l’École du Louvre
Ancien conservateur de musée.

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